Au divan avec Siri Hustvedt

siri_hustvedtA l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Vivre, Penser, Regarder, Siri Hustvedt a rencontré ses lecteurs français à la librairie parisienne Le Divan (XVe arrondissement) le 24 janvier dernier. L’auteure américaine s’est prêtée avec enthousiasme au jeu de l’interview publique, menée par Caroline Broué, journaliste sur France Culture.

Une fantastique opportunité de s’immerger dans l’œuvre pour le moins riche et variée de cette femme de tête aux multiples casquettes. Car si Siri Hustvedt excelle dans le genre romanesque, elle manie avec tout autant de génie les disciplines artistique (en tant que critique), biologique, neuroscientifique et psychanalytique (en tant qu’essayiste et conférencière). Une personnalité hybride qui se retrouve condensée dans son nouveau recueil d’essais au titre évocateur : Vivre (biologie), Penser (neurosciences et psychanalyse), Regarder (émotion artistique).

CORPS ET ESPRIT

Chez Siri Hustvedt, nombreux sont les dualismes qui perdent de leur légitimité. A commencer par ceux des lettres et des sciences, de l’esprit et du corps. Titulaire d’une thèse en littérature anglophone, elle a toujours entretenu un vif intérêt pour la biologie, convaincue que cette dernière lui permettrait de combler ses lacunes dans la compréhension de la pensée. En fervente adepte du philosophe Merleau-Ponty et du concept de corps-sujet, elle considère en effet comme impossible l’entreprise de comprendre le cerveau dans sa seule dimension réflexive.

Comme preuve de l’unité du corps et de l’esprit, Siri Hustvedt évoque l’émotion, fait humain discrédité depuis l’Antiquité et en cours de réhabilitation. « Tout est coloré par l’émotion, les pensées comme les actes. La preuve : nier ses émotions génère des problèmes qui influent sur le corps et sur l’esprit », explicite-t-elle. La facticité de cette dichotomie s’est d’ailleurs imposée à elle au travers de multiples manifestations neurologiques qu’elle subit fréquemment (migraines, tremblements etc.), à l’origine de son ouvrage La femme qui tremble.

REALITE ET FICTION

Il y a donc toujours, chez Siri Hustvedt, un lien étroit entre expérience personnelle et travail d’écriture (Vivre, Penser, Regarder est d’ailleurs rédigé à la première personne du singulier : « Il y a quelque chose qui sonne faux dans la troisième personne. Il s’y cache toujours un je »). Comme le soulignait le philosophe italien Giambattista Vico en opposition aux thèses de Descartes, mémoire (expérience) et imagination (en l’occurrence, création littéraire) procèdent de l’activité d’une même région cérébrale.

Mais il ne faut pas pour autant réduire le genre fictionnel à une dimension personnelle, autobiographique, insiste Siri Hustvedt : « Tout n’est pas confession. Dans la création, il y a une grande part d’inconscient. Un bon livre est toujours plus grand que son auteur, car il résulte en partie de forces subliminales qui animent son créateur. L’important n’est pas de savoir ce qui est vrai ou non dans une fiction. L’on peut écrire l’histoire d’un zèbre volant et cela peut fonctionner… tant que le lecteur y croit. En littérature, le mensonge n’est pas induit par un manquement à la vérité, mais par une trahison à l’égard de l’essence du livre. Selon cette définition, un bon roman ne ment pas ».

IMAGES ET MOTS

Fidélité à l’essence du livre donc, mais également aux images mentales qui surviennent à l’auteur, véritable moteur dans le processus de création littéraire. Le roman Elégie pour un américain a par exemple été inspiré à Siri Hustvedt par la survenance inexpliquée d’une image terrifiante, celle d’une jeune fille se redressant dans son cercueil. Il en est de même pour le lecteur : « Seuls 4% des Hommes ne produisent pas d’images mentales. Il y a une connexion très forte entre l’image et les mots ».

Ainsi, rien de surprenant à ce que Siri Hustvedt allie les deux en octroyant à l’art une place de choix dans son œuvre, qu’il s’agisse de ses romans (le narrateur de Tout ce que j’aimais est historien de l’art, et l’un des personnages principaux est plasticien) ou de son travail de critique.

« Mon besoin d’écrire sur l’art est né d’un certain sentiment d’incompréhension. J’ai écrit à trois reprises sur Francisco Goya, parce qu’avec un grand artiste, il y a toujours quelque chose qui vous échappe et que vous brûler d’envie de saisir », confesse-t-elle. Il en est de même au sujet de Gerhard Richter, qu’elle aborde dans Les Mystères du Rectangle (recueil d’essais inspirés par des tableaux) : « Lorsque j’ai découvert son travail, j’étais véritablement déroutée. J’ai du écrire à son propos pour savoir quoi penser ».

Plus classiquement, ce peut être le sujet du travail d’un artiste qui interpelle la critique d’art. « Louise Bourgeois est une artiste du corps, du féminin et du masculin. J’interroge également ces thématiques. »

FÉMININ ET MASCULIN

Là encore, elle rompt la dichotomie. « Les émotions et les sciences sont respectivement associées à des problématiques féminines et masculines. L’on dira aisément d’une femme impliquée dans l’univers des sciences qu’elle se masculinise, et d’une femme dans l’univers de l’art qu’elle est doublement féminine. A l’inverse, un homme artiste contribuerait à masculiniser une discipline féminine. En faisant dialoguer les humanités et les sciences dures, je tente de remédier à ce préjugé, car en prendre conscience permet d’aborder chacune de ces disciplines avec davantage de lucidité ».

HUSTVEDT ET AUSTER

En revanche, une distinction est belle et bien maintenue : celle des carrières parallèles de Siri Hustvedt et de son illustre époux, Paul Auster qui, à l’occasion de cette rencontre, s’est fondu dans le public pour faire oublier aux auditeurs que deux des plus brillants romanciers américains contemporains se trouvaient ce soir là à la librairie Le Divan.

Références

* Siri Hustvedt, Vivre, Penser, Regarder, Actes Sud, 2013, 512 pages, 24,80€

* Siri Hustvedt, Elégie pour un américain, Actes Sud, 2008, 402 pages, 9,50€

* Siri Hustvedt, Les mystères du rectangle, Actes Sud, 2006, 246 pages, 30,50€

* Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais, Actes Sud, 2005, 464 pages, 9,70€

* Crédits photo : Portrait © Witi De Tera / Opale / Editions Actes Sud

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