Chris Womersley – La mauvaise pente

Chutes libres

Lorsque l’on est au bord du gouffre ou sur une mauvaise pente, nous avons trois façons d’aborder les choses. Bien sûr, il y a d’abord la solution fataliste, qui consiste à se jeter dans la gueule du loup sans demander son reste. Convaincus qu’un déterminisme implacable s’emploie à ruiner leur existence, ceux et celles qui optent pour cette manière de faire – ou de se laisser faire – ne croient pas en la possibilité d’une épiphanie qui pourrait redistribuer les cartes. Ils accumulent les mauvais pas et finissent par tomber dans le trou béant laissé par leur manque de réactivité.

Escalader les parois

Dans la vraie vie, la plupart des gens, cependant, ne se laissent pas abattre face à un précipice. Au lieu d’y sauter, tête baissée, ils cherchent le moyen de le contourner, voire de le traverser en escaladant ses parois. Deux comportements antagonistes s’observent pourtant, à partir de cette même volonté.

Certains attaquent le problème (le deuil, la maladie, le mensonge, l’endettement, les incidents de parcours…) de front et se donnent toutes les chances d’entrer au plus profond d’eux-mêmes pour réinventer le « moi » et ainsi devenir un autre (plus combattif, persévérant, autonome, optimiste…). La pente devient moins raide, plus accessible, même si sa traversée peut prendre du temps.

D’autres, au contraire, optent pour la fuite. Ils contournent le précipice en reculant devant lui. Ils parcourent des kilomètres avec des œillères, physiquement comme mentalement, pour s’éloigner du gouffre qu’ils ne se jugent pas prêt à affronter. Ils cherchent à accéder à une autre version d’eux-mêmes, celle qui ferait comme si, celle qui prend un nouveau départ sans être arrivé au terme du précédent chemin. Alors, plus ou moins conscients que l’issue, dans un tel contexte, ne peut être que fatale, ils s’imaginent devenir des autres, sans s’en donner réellement les moyens.

Etre quelqu’un d’autre

chris-womersley-la-mauvaise-penteChris Womersley écrit sur ce troisième type de personnes. Dans La mauvaise pente, son dernier roman paru aux éditions Albin Michel, ses personnages principaux, Wild, Lee et Josef, sont en chute libre. Le premier, « ayant perdu depuis belle lurette la trace de l’homme qu’il est censé être », exerçait en tant que médecin jusqu’à ce qu’il fasse des ravages à cause de sa consommation de morphine. Surnommé Docteur Junkie, il quitte son domicile une nuit pour fuir son procès et atterrit dans un motel déglingué, où il rencontre Lee. Le jeune voyou, parti pour retrouver sa sœur avec l’argent d’une magouille, est en piteux état : une balle logée dans le ventre l’empêche d’aller de l’avant. Et puis Josef, qui l’a recruté à sa sortie de prison, est sur ses traces et bien décidé à ne pas le laisser filer pour récupérer le magot.

Tous se débattent avec leurs idéaux corrompus par la sombre réalité dans laquelle ils évoluent. « Comment savoir qu’on agit comme il faut ? Comment le savoir ? La vie devrait se dérouler à l’envers : au moins, on pourrait voir les conséquences de ces actes en premier ». Alors, souvent, pour adoucir la pente, ils s’imaginent être quelqu’un d’autre, et c’est alors « un soulagement viscéral, presque des vacances ». Josef, lorsqu’il entre par effraction dans des maisons, prend le temps d’observer les objets, de toucher les vêtements, voire même de manger un bout dans la cuisine, pour se projeter dans une autre vie, parfois même jusqu’à en oublier de voler quoi que ce soit. C’est en se couvrant des vêtements d’un autre que Lee parvient à sortir de lui-même. A chacun sa méthode.

L’odeur du malheur

La mauvaise pente, c’est l’histoire d’une fuite en binôme, c’est l’union de deux hommes confrontés à « une terrifiante espèce d’abandon », dont les raisons sont différentes mais les conséquences similaires : si la traversée du désert prend des formes variées, la quête de l’oasis, elle, est immuable et commune aux êtres en errance.

Chris Womersley étonne son lecteur. Des images poétiques, comme cette « implacable grammaire urbaine de toits en terrasse, antennes, câbles et lumières tremblotantes » pour caractériser le paysage de la périphérie de la ville, se juxtaposent à celles, désespérantes, des « lieux de transition » comme ces motels « à la lisière effilochée de la ville » dont les murs abritent les secrets des laissés pour compte, ou ces abribus avec « cette odeur nauséabonde du malheur domestique ». Il manie l’art du rebondissement avec brio, en s’appuyant sur une plume directe et sèche. Sauter une ligne de La mauvaise pente, c’est manquer un accident, un meurtre, une bagarre. Après Les Affligés (Albin Michel, 2012), Chris Womersley est définitivement sur la bonne voie des meilleurs jeunes écrivains australiens.

Par le hublot :

Références

Chris Womersley, La mauvaise pente, éditions Albin Michel, « Les Grandes traductions », traduit de l’anglais par Valérie Malfoy,333pages, 20€.

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