AUSTER & LE LECTEUR : ATTRAPE-MOI SI TU PEUX...
Invisible, est, semble-t-il, l’histoire troublante d’Adam Walker, jeune étudiant de la Columbia, poète et traducteur de sombres œuvres. Alors qu’il somnole à moitié dans une soirée dans laquelle il a été invité, il fait la rencontre de deux étranges énergumènes : Margot, une fille silencieuse mais très attirante, malgré son « regard perdu dans le vide, comme si sa principale mission dans la vie consistait à avoir l’air de s’ennuyer
», et Born, un homme qui semble n’avoir peur de rien. Tous deux, formant un couple incongru, lui laissent une drôle d’impression, qui sera bien vite confirmée lorsque Born lui propose, alors qu’ils ne se connaissent que depuis quelques jours, de gérer un magazine littéraire que Walker pourra diriger – et Born le financera intégralement. Un mécénat dont la finalité lui échappe.
Mais bien vite, Walker prend conscience de la tournure que prennent les événements : Margot et Born projetteraient-ils de l’intégrer dans un ménage à trois ? Et puis, au-delà de cette ambiance un peu malsaine à la Les Liaisons Dangereuses, un meurtre imprévu vient sceller cette « communauté de destins placés sous le signe du désir charnel et de la quête éperdue de justice
» (cf. 4ème de couv’). En effet, lors d’une promenade près de Riverside Park, Born blesse de sang froid un jeune noir qui tente de les racketter. Lorsque Walker revient sur les lieux de l’incident alors qu’il est parti chercher des secours, Born a disparu, ainsi que l’agresseur agressé. L’étudiant reste alors convaincu que son mécène a assassiné le racketteur sans autre forme de procès.
L’histoire commençait à vous plaire ? Vous aviez l’impression d’être plongé au début d’un bon thriller inquiétant ? Alors, vous tournez la page, pour vous rendre compte que tout ça n’était que foutaise. En réalité, il s’agit du premier chapitre d’une autobiographie d’Adam Walker, que ce dernier a transmis à Freeman, un ami d’université de longue date, devenu un romancier reconnu. Ce chapitre est reproduit, c’est celui qu’on lit en première partie d’Invisible. Il ouvre la voie à la deuxième, qui traite en fait du lien d’amitié qui s’installe entre le vieil Adam Walker (car entre l’histoire de la première partie et celle de la deuxième, 40 ans ont passé et Walker est très malade) et Freeman, ce dernier le conseillant quant à la deuxième partie de l’autobiographie qu’Adam écrit, et sur laquelle il bloque. Grâce à ce soutien, Walker parvient finalement à la mettre en forme, en se rendant « invisible » à lui-même, c’est-à-dire en prohibant le « je » pour parler de lui, et en lui préférant le « tu », marquant ainsi une distance avec lui-même qui lui permet de débloquer ses peurs et inhibitions. Ce second chapitre, reproduit dans le récit, narre les terribles relations d’Adam avec sa sœur Gwyn…
L’histoire commençait à vous plaire ? Vous aviez l’impression… bref, on ne va pas vous la refaire, mais là encore, bouleversement : on croyait qu’Auster nous emmenait quelque part, eh bien non, on rebrousse chemin, et on en revient à ce meurtre commis quarante ans plus tôt, avec une histoire cette fois rédigée par Freeman, à la troisième personne (Walker), à partir des notes que ce dernier lui aura confié avant sa mort.
Et puis, on apprend que l’histoire n’est pas à cent pour cent vraie, Walker n’est pas Walker, Born n’est pas Born, Freeman n’est même pas Freeman. Il faut bien protéger les individus impliqués dans cette sombre affaire. Et puis Gwyn dément les propos tenus par son frère. Dès lors, quelle valeur accorder à la certitude d’Adam de la culpabilité de Born dans le meurtre de Cédric Williams, le jeune noir qui les avait racketté quarante ans plus tôt ? Est-ce une invention, son autobiographie est-elle à ce point romancée ? Freeman enquête alors, et on croit avoir le fin mot de l’histoire en lisant le journal intime de Cécile, la fille d’Hélène, qui fut très proche de Born pendant les années qui suivirent l’incident de Riverside Park… Born a-t-il VRAIMENT assassiné quelqu’un ?
C’est peut-être la question essentielle du livre. Mais au-delà même de la trame, il y a la construction du roman. Ou la déconstruction. En tous cas, une structure dont l’intérêt dépasse la trame même.
Auster joue avec nos nerfs dans son laboratoire des mots. Journal intime, lettres, extraits d’autobiographie, de poèmes sont autant de tubes à essais que le docteur ès lettres Auster distille et mélange afin de parvenir à des composés chimiques pour le moins explosifs – mais stables. Car au final, tout tient parfaitement, l’expérience est réussie. Il faut dire que le brevet était déposé depuis le tome 2 de la trilogie new-yorkaise, « Revenants » (1988), alors notre docteur a eu le temps de s’entraîner. Avec Seul dans le noir, Auster avait également imbriqué dans son récit deux histoires, et mis en abîme le roman, mais Invisible est un exercice de style qui transcende ses tentatives passées.
Auster nous manipule jusqu’au bout, nous tient par la main, nous lâche quelques instants, nous laisse faire nos premiers pas dans le livre, nous laisse croire qu’on arrivera à marcher seuls, et puis on s’effondre au bout de quelques enjambées, et voilà qu’il nous reprend par la main, et nous emmène ailleurs, et cela recommence encore et encore…
Un roman qui se met en abîme, des histoires qui partent dans tous les sens mais finement imbriquées les unes dans les autres, et les obsessions d’Auster exacerbées (la relation de l’auteur à son œuvre, la solitude, New York…). Tout y est pour faire de ce nouveau roman un véritable page-turner.
Référencesd'autres opinions sur Invisible : la chronique du Monde,
Paul Auster – Invisible, Actes Sud, mars 2010, 294 pages, 22,50€
Liens
la chronique de Télérama
Voir aussi notre chronique de Seul dans le Noir

13 réactions
1 De keisha - 09/04/2010, 06:46
Un roman de Paul Auster est toujours un page turner pour moi... Un peu déçue par celui ci, trop euh, cru. Etait ce vraiment toujours nécessaire, M'sieur Auster?
2 De readpocket - 11/04/2010, 18:02
J'ai toujours eu du mal avec les romans de Paul Auster, je ne lirais pas encore celui la^^
3 De La librivore - 15/04/2010, 17:56
Paul Auster st assez difficile à lire mais j'avoue que la présentation que vous avez faite de celui-ci me donne nevie de retenter une lecture.
4 De Sébastien Lévrier - 17/04/2010, 19:01
@ Keisha: il est vrai que le thème abordé est assez politiquement incorrect... j'en parle peu ici pour ne pas dévoiler toute l'intrigue, mais pour moi, cette histoire s'imbrique dans les autres. Son côté très sexuel ne fait que renforcer cette narration, et perd le lecteur dans son questionnement sur ce qui est vrai, et ce qui ne l'est pas.
@ readpocket: dommage. Peut-être y en a-t-il qui sont plus faciles d'accès. On m'a parlé de Brooklyn Follies. Bientôt une chronique.
@ La librivore: j'en suis ravi :) pour ma part, c'est le deuxième Auster, après "Seul dans le noir". mais j'ai la trilogie new yorkaise que j'ai très envie de lire!
5 De aml - 24/04/2010, 09:42
Tout ceci me donne bien envie de le lire :)
Je suis restée sur une "mauvaise" expérience avec le "Trois femmes puissantes" de Marie Ndiaye... Moi qui apprécie les livres déroutants, j'espère que ça pourra me consoler!
6 De dasola - 26/04/2010, 16:48
Bonjour, je n'en suis qu'au tout début (qui me paraît prometteur). J'ai donc arrêté de lire ce billet assez vite, sinon, il n'y a plus de suspense. J'ai acheté ce roman car cela fait un moment que je n'ai pas lu de P. Auster et que j'ai eu l'occasion de faire signer l'ouvrage au salon du livre à Paris, il y a un mois. Ce fut rapide, c'est tout ce que je peux en dire. Bonne après-midi.
7 De Sébastien Lévrier - 26/04/2010, 18:50
@ aml: dommage pour Trois femmes puissantes! peut-être faut-il être prêt à le lire, après tout. c'est vrai qu'il est assez fort! Celui d'Auster est très différent et joue sur la structure, très différent!
@ dasola: ne t'inquiètes pas, ce billet ne révèle que ce qui transparaît dans la 4è de couv', avec quelques éléments, mais je pense avoir préservé le suspense... mais je te souhaite une bonne lecture et n'hésites pas à venir relire le billet et à donner ton avis une fois que tu as terminé!
8 De Benoit - 26/05/2010, 21:08
Bonjour,
Pour ma part j'ai adoré ce livre. J'avais découvert Paul Auster avec "Brooklyn Follies" (en anglais), et j'avais apprécié sa narration, son habileté à décrire les personnages "à l'intérieur".
J'ai été très surpris par "Invisible". J'ai le sentiment d'une écriture plus immédiate : malgré l'étalement temporel de l'histoire, les sensations qui s'imposent au lecteur sont nombreuses et brutales. Comme l'a très justement écrit l'auteur de ce blog, "Auster joue avec nos nerfs".
Enfin, l'habileté de l'auteur est immense lorsqu'il touche à certains sujets sexuels.
C'est selon moi un très bon livre, facile d'accès.
9 De aml - 04/07/2010, 16:23
Je viens de le finir, et il est très bien passé! J'avais un peu peur car on m'avait dit que Paul Auster n'était pas forcément facile à lire, et finalement, j'ai trouvé le travail sur la structure et la narration très intéressant. Cela sert bien le livre sans pour autant embrouiller le lecteur. Enfin, ce que je veux dire, c'est que certes, c'est déroutant (on croit qqch, et puis bam, retournement de situation/narration), mais ce n'est pas à n'y plus rien comprendre (comme dans certains romans dans lesquels il y a tant de personnages et de versions/ retournements, qu'à la fin, on ne sait même plus comment on s'appelle).
Et pour rebondir sur la critique des scènes un peu crues, j'ai trouvé au contraire que cela s'insérait très bien dans l'histoire et dans la psychologie des personnages. On ne tombait pas dans le pur voyeurisme, et le côté cru ne m'a pas vraiment dérangé.
10 De Paloma - 10/08/2010, 14:17
Quelqu'un pourrait-il m'expliquer la fin ?
11 De Sébastien L - 10/08/2010, 19:53
@ aml: je partage ton avis sur les scènes un peu crues, pour moi, elles apportent seulement une nouvelle dimension, un autre puzzle à la narration
@ paloma: je me rappelle de la dernière scène où Cécile, je crois bien que c'est elle, rend visite à Born en un endroit reculé, par curiosité, sur son invitation. Que n'as-tu pas compris ?
12 De marie - 19/09/2010, 18:25
Bonjour
Je viens de finir Invisible de Paul Auster et comme Paloma j'ai du mal à comprendre la dernière page. Quand Cécile quitte la maison de Rudolf Born, elle voit une cinquantaine d'habitants de l'ile qui cassent des cailloux pour gagner leur vie et le livre se termine ainsi
Je dois avouer que je n'ai pas compris le lien avec le reste du livre que j'ai apprécié par ailleurs
Quelqu'un peut-il m'aider ?
D'avance merci
13 De davelphot - 24/08/2012, 21:28
bonjour,
pour ma part, j'ai bien l'impression que ces ouvriers de la derniere page nous ramènent les pied sur terre, que les tourmentes de nos narrateurs sont celles causées par nos problemes de riches et chanceux bien-née. que Paul Auster brise en graviers et poussieres sa narration. Deconstruction, tout n'est que fiction, rien de tout cela n'a plus d'importance. il ne sera rien gravé dans la pierre, cela n'est que fiction.