La Nouvelle-Orléans en romans (2/2)

Je me souviens encore aujourd’hui parfaitement d’un livre que j’ai lu sur les attentats du 11 septembre 2001, il y a quelques années. Il s’agissait de Windows on the World, de Frédéric Beigbeder, lauréat du prix Interallié 2003. Il avait fallu deux ans à un romancier pour falsifier la réalité – afin de l’adapter à l’échelle humaine, loin des images répétées sans cesse, perdant au fil de leurs rediffusions leur charge émotionnelle, loin de la froideur abrupte des journalistes enfermés dans leur studio qui semblaient rivaliser d’inventivité pour nous décrire la fin du monde. Je me souviens de ce livre, parce qu’il m’avait pris à la gorge. L’art se saisissait alors de l’attentat tragique en narrant l’histoire de personnages fictifs vivant de l’intérieur l’effondrement des tours jumelles. Et j’y avais vu une vérité que les caméras n’avaient pas pu filmer, que tous les commentaires n’avaient pu saisir : la littérature faisait renaître la conscience humaine, que la réalité, passée au prisme de la géopolitique, affectait au second plan. La fiction disait, la fiction racontait. La fiction était dans le vrai.

laurent_gaude_ouragan.jpgC’est ce que j’ai eu en tête, quand j’ai ouvert le nouveau roman de Laurent Gaudé, Ouragan. Le mécanisme est sensiblement le même, la démarche parente. L’auteur cherche à réduire à l’échelle humaine toutes les images de désolation que nous avons pu voir, sur le petit écran : cette ville inondée, quasiment entièrement sous les eaux. Une ville qui tombait à genoux. La Nouvelle-Orléans n’était alors plus qu’une « vieille dame saccagée par le vent, l’œil hagard, les montures de lunettes abîmées, la mise en plis de travers, une vieille dame qui vacille et boîte sur un talon cassé ». C’était une terre devenue chaotique, un lieu vidé de son sens, un simple espace abandonné. Et au lieu de nous décrire les événements comme des images, Laurent Gaudé nous invite à éveiller nos sens à travers la littérature, et, par exemple, à sentir la peur des habitants, « la plus parfaite odeur du désespoir ».

amanda_boyden_en_attendant_babylone.jpgLa Nouvelle-Orléans est aussi le thème qu’aborde Amanda Boyden, dans son livre En attendant Babylone, publié également pendant la rentrée littéraire. Mais là où elle écrit un Doggy Bag (série littéraire de Philippe Djian en 6 tomes) centré sur la Nouvelle-Orléans, à la fois personnage principal et cadre spatial d’évolution de ses personnages, Laurent Gaudé utilise la ville de Louisiane comme prétexte pour confronter l’humanité à la nature, l’instinct de survie à la folie meurtrière d’un phénomène naturel. Ce qu’il nous montre, c’est l’Homme sans le vernis de la civilisation, l’Homme à qui tout repère social et moral a été subitement retiré : que reste-t-il alors de nous, quand le chaos nous dévaste ?

A travers une galerie de personnages variés qui se croisent, en se bousculant parfois dans un tourbillon d’émotions, Laurent Gaudé explore les multiples facettes de la conscience humaine, et propose autant de potentialités de réactions face au déferlement d’une violence que personne ne peut maîtriser. La force et la puissance de la volonté des personnages de Ouragan se retrouvent dans leurs propres combats, leurs propres ombres mises en lumière par le fléau qui s’abat sur eux. On s’attache à Joséphine Linc Steelson, « négresse depuis presque cent ans », fière de sa couleur, qui, plus que jamais, au cœur du chaos, porte les couleurs du drapeau américain « quand les Blancs me voient dans la rue, ils ne voient pas une vieille dame, ils voient d’abord un corps noir, un visage noir, des mains noires, puis ils cherchent les traces d’un âge, ou d’un sexe pour identifier l’être qu’ils croisent. Je suis noire d’abord ». Elle tient debout pour montrer que le peuple noir est toujours là, et parce qu’elle veut choisir sa propre mort. On croise aussi un homme hanté par un accident de travail qui le pousse à revenir à la Nouvelle-Orléans pour retrouver son amour passé, et tenter de reconstruire une histoire solide alors que la tempête se déchaîne. On suit la fanatisation croissante d’un prête, qui ne sait plus à quels saints se vouer, et découvre à l’apogée du déluge sa propre vérité, et ces prisonniers, qui, évadés d’une prison, sont prêts à tout pour garder leur liberté alors que la Nature les tient en laisse.

Un livre catastrophe qui rappelle le roman de Gilles Leroy, Zola Jackson, sur le même thème, mais dont l’intérêt repose dans le portrait d’individualités si différentes et pourtant si proches lorsqu’il s’agit de survivre. On se souviendra sûrement longtemps de Joséphine Linc. Steelson, sans doute le personnage le plus touchant du roman.

Références Laurent GaudéOuragan – éditions Actes Sud – août 2010 – 189 pages – 18€


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