Nouvelle orientation


« D’ordinaire on ne retient des voyages que leur destination, alors qu’ils ont, d’abord, des sources. Ce sont elles que je veux dire ». Dans l’Entreprise des Indes, Erik Orsenna pose un regard original sur l’histoire de la découverte de l’Amérique : celui de Bartolomé Colomb, le frère cadet de Christophe. Chacun connait les grandes lignes de l’histoire de cette fabuleuse aventure, véritable tournant historique qui clôt le Moyen-Age, ainsi que ses conséquences. Christophe Colomb est celui qui « a doublé la surface du monde, il a peuplé l’horizon ». Cependant, on peut s’en douter, le regard de Bartolomé est nuancé. Comment regarde-t-on la dite aventure lorsqu’on en connait les secrets, lorsque les coulisses sont dévoilées, les ficelles révélées ?

Erik_Orsenna_-_L__Entreprise_des_Indes.jpgDe fait, la narration s’ouvre sur un doute. Après la mort de Christophe, Bartolomé passe sa retraite sur une île, Hispaniola. Une retraite calme, une fuite loin des souvenirs trop tenaces qui hantent l'ancien explorateur. Le navigateur devenu vieux ne croit pas en vouloir davantage. Pourtant, un vigoureux sermon prononcé par un dominicain contre les traitements infligés aux Indiens pose la question originelle, évidente, presque enfantine, mais néanmoins si destructrice : « Pourquoi ? ». « De toute la semaine ce pourquoi ne me quitta pas. » Dès lors, une brèche est ouverte. Sollicité par un fils de compagnon, désireux de consigner ses souvenirs, Bartolomé livre son témoignage, les souvenirs intimes de ce frère qu’il adore au-delà de la mort, la mémoire de la naissance de l’Entreprise. Il se retourne sur sa vie et fait renaitre la formidable opération.

L’Histoire se matérialise alors, avec ses prémisses, deux siècles et demi avant notre ère, lorsque Eratosthène démontre une fabuleuse intuition : la terre est ronde. L’histoire de la découverte est avant tout une histoire de la représentation de la planète. Bartolomé, puis Christophe doivent d’abord s’initier à cette géographie scientifique, tant éloignée des légendes de l’Eglise qui présentent une terre plate en forme de T entouré de mers. Bien avant d’en venir à la navigation, Bartolomé s’adonne avec délectation à la cartographie qu’il découvre à Lisbonne. Ses premiers voyages se font sur le papier, aux vastes étendues, il préfère la taille rassurante d’une carte sur une peau de veau.

L’Entreprise débute ainsi à Lisbonne, qui constitue à elle seule un voyage initiatique de premier ordre. Bartolomé nous entraine dans le dédale des rues, rythme les pages au gré du retour des bateaux, qui ramènent des époux qu’on croyait disparus ou des trésors que l’on ne pouvait concevoir : des perroquets, des éléphants, un rhinocéros dont la corne possèderait des vertus analogues à l'actuel viagra… La première découverte est une ville, un port. « Ainsi Lisbonne, ma Lisbonne est, à elle toute seule, un archipel qui vaut bien les Açores ou les Canaries en diversité et en mystère ». Cet horizon est rapidement dépassé par Christophe, hanté par son entreprise, son rêve d’ouvrir une nouvelle route vers les Indes. C’est avec fascination que Bartolomé conte les préparatifs, les apprentissages, et cette force fraternelle aspirante, envahissante qui disposera de lui entièrement.

Toutefois, le doute rétrospectif plane sur la découverte, une question angoissante et lancinante : « Les découvreurs n’avaient-ils pas dévoyé la découverte ? ». En filigrane, c’est le rejet de l’autre qui est retranscrit, l’histoire des préjugés, capables de faire croire que les Africains ne voient pas comme les Blancs, que les caractères diffèrent selon l’origine de l’humain. Le « pourquoi » ne cesse de résonner alors que Bartolomé s’interroge sur les horreurs et les tortures qu’il a autorisé du temps où il était gouverneur. Parait alors une nouvelle interrogation : quelle peut être l’évolution des motivations pour que le sentiment humain glisse de la curiosité à la cruauté ? Dans ce roman, E. Orsenna propose un séquençage en trois temps de l’esprit des Grandes Découvertes, et la sourde émergence d’une violence inconnue, qui, dépassant un désir vivifiant de découverte, évolue en une volonté mortifère de destruction.

Subrepticement, l’auteur des Petits précis de la Mondialisation I et II (Voyage au pays du coton et L’avenir de l’eau) transparait par des réflexions espiègles. « Je m’interroge sur l’étrange mécanique du commerce qui fait voyager les biens d’un bout à l’autre de la planète. Pourquoi ici préférons-nous l’or et les esclaves ? Et pourquoi là se bat-on pour des bassins de barbier ? ». Il ne s’agit pas seulement de conter une histoire, au fond assez connue. Il s’agit d’ouvrir des perspectives pour permettre de comprendre ce tournant et l’ébullition des réflexions qui agitaient alors les hommes de tout rang, depuis les puissants, jusqu’aux épouses de navigateurs ou aux filles de joie.

Un livre documenté et fascinant, qui propose de découvrir un regard intime posé sur une aventure généralement ramenée à une simple expression mathématique (erreur de calcul quant à la taille de la terre, possibilité de navigation, force du vent, courants marins). Ici, la narration réfléchit, se pose des questions, dissèque des motivations, lève certains tabous, s’accuse, s’excuse. Un livre qui transporte, à découvrir comme une terre inconnue.

Références :
Erik Orsenna, L’Entreprise des Indes, Editions Stock Fayard, mai 2010, 21,50€, 386 pages.