LA BIBLE DES AIGRIS

Quand je fais les courses, j’ai toujours tendance à afficher un masque d’indifférence qui semble vouloir dire « je-n’ai-pas-le-temps-laissez-moi-passer ». Même si j’ai une heure devant moi, je fustige toujours les responsables du magasin pour ne pas ouvrir plus de caisses, ne pas fournir plus de paniers, ne pas faire plus de promos, etc. Le summum étant d’être dans la file d’attente pour payer ses achats, derrière un couple de personnes âgées qui semble prendre tout son temps, cherchant gaiement la carte bancaire parmi les milliards de cartes de fidélité de leur portefeuille, alors que bordel-y’en-a-qui-travaillent.

Même chose en voiture. Même si mon arrivée à l’heure dans un quelconque lieu n’est pas une question de vie ou de mort, il faut toujours que je pousse ma gueulante en cas de bouchon. Comme si les autres n’avaient pas pu anticiper, prendre le bus, rester chez eux. Le pire, c’est quand j’arrive sur un rond-point, puisque je suis convaincu depuis plus de trois ans (c’est-à-dire quand j’ai eu mon permis) que je suis le seul à bien savoir me placer. Alors, clignotant enclenché, je garde la main sur le klaxon pour être prêt à m’exciter sur n’importe quel enfoiré-qui-a-eu-son-permis-dans-un-paquet-de-lessive.

c__est_de_l__eau.jpgC’est sur cet égoïsme, égocentrisme, narcissisme de la vie quotidienne qu’écrit David Foster Wallace, ou plutôt qu’il parle, puisque C'est de l'eau n’est que la reproduction d’un discours qu’il a tenu à l’occasion d’une remise des diplômes devant une promo du Kenyon College en 2005. Cet égoïsme, qui nous fait mettre le moi en permanence, presque inconsciemment, au cœur et au centre de nos moindres pensées : « dans mes expériences immédiates, tout concourt à ma croyance profonde que je suis le centre de l’univers, l’être vivant le plus réel, le plus vif, le plus important ».

David Foster Wallace nous montre, en utilisant le poids des mots, la force de petites histoires didactiques, et en abandonnant toute forme de rhétorique qui pourrait sur-emballer une vérité qu’il faut entrevoir nue, dans son plus simple appareil, que cet égoïsme, « c’est notre programmation par défaut, programmée dans notre carte-mère le jour de notre naissance ». Une programmation, ou serais-je même tenté de dire un virus. Le virus de l’individualisme, qui imprègne jour après jour toujours un peu plus chaque sphère de la vie quotidienne, dans les moindres détails de l’existence.

L’antidote, c’est de faire sens. Ce que David Foster Wallace cherche à communiquer aux étudiants du Kenyon College ce jour-là, c’est voir ces petits vieux énervants qui font les courses devant nous, ou celui qui s’est mal placé sur le rond-point non pas comme des enveloppes recouvrant le néant (« ces connards de gens ») mais comme des individus, comme nous, dans les mêmes galères, le même stress, la même situation. Alors, si, au lieu de se focaliser sur nous, on essayait de faire preuve d’un peu de compassion ? Abandonner sa configuration d’esprit pour accéder à une vérité plus philanthropique n’est pas chose aisée, et il faut une volonté forte, mais c’est la seule chose à faire pour « arriver à trente ans, peut-être même cinquante, sans avoir envie de vous mettre une balle dans la tête ». Ou sans finir aigri.

On a plusieurs choix en lisant ce cours discours. Soit on referme le livre, on le range dans sa bibliothèque, et puis on l’oublie, soit on se dit que demain peut-être, quand on prendra la voiture, on mettra de la musique et on se détendra sur les ronds-points. Ou bien que tout à l’heure, quand on ira faire les courses, on sourira à la petite vieille devant soi à la caisse, même si elle met deux heures pour sortir sa monnaie. Deux configurations d’esprit du lecteur, l’une passive, l’autre plus active, qui sait tirer l’essence des mots, en garder une trace, y voir une possible leçon de vie. Après tout, qu’est-ce qu’on perd à essayer de vivre mieux ?

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Références David Foster Wallace, C’est de l’eau, éditions Au Diable Vauvert, août 2010, 138 pages, 9€.