PERDRE LE NORD


De Las Vegas à Reno, Plein Nord raconte la longue descente en enfer d’Allison, Lolita pop ordinaire qui aurait vraiment mal tourné, alcoolique, tatouée, en couple avec le pire des mecs imaginables – Jimmy, qui à part de bonnes playlists n’a rien d’autre à proposer que sa violence et son inconsistance. Il promène Allison de soirées glauques en fêtes sinistres, lui fait faire, alors qu’elle a un coup dans le nez, un tatouage sous forme de croix gammée, tandis qu’elle boit bière sur bière, vodka sur vodka, jusqu’à s’effondrer par terre.

plein_nord_willy_vlautin.jpgWilly Vlautin écrit sur les laissés-pour-compte de l’Amérique, les classes du bas, celles qui ont perdu leurs repères, celles pour qui le rêve s’est depuis belle lurette transformé en cauchemar – contribuant à instaurer un climat d’extrémisme et de racisme exacerbé, qui, dans Plein Nord, s’incarne dans la révolte de certains protagonistes envers les Mexicains : « Les Mexicains, c’est comme la brume, ils recouvrent tout, peu à peu, ils se glissent dans tous les recoins … ».

Il y a dans ce livre une analyse des phénomènes urbains très juste, qui va même jusqu’à proposer une vision pragmatique et sociale de la fameuse ville franchisée de David Mangin. « Si ça se trouve, les seules racines qui restent aux gens, ce sont les grandes chaînes de fast-food et de supermarchés » confie Dan, un personnage secondaire attachant venu assister à l’effondrement de deux bâtiments historiques de Reno avec Allison. Quand la ville perd sa propre mémoire, le risque est bien d'anonymiser, de standardiser. Que ses habitants s'oublient.

Plein Nord donne à voir des personnages qui sont quelque peu à l’Ouest – Allison se réfugie dans ses fantasmes visuels mettant en scène Paul Newman lorsqu’elle fait des crises d’anxiété. Ils ont perdu le nord, ne savent pas quoi faire de leur vie. Enfance difficile, pas de background d’études derrière eux, des emplois précaires, ils survivent à eux-mêmes au quotidien. C’est en quittant Las Vegas pour Reno et en arrêtant de boire qu’Allison va essayer de se reconstruire, et fera de belles rencontres qui lui sortiront un peu la tête de l’eau – ou plutôt de la vodka-Seven up. De belles rencontres qui rendent les personnages secondaires tout aussi attachants que les protagonistes, parce qu’ils portent eux aussi leurs frustrations, leurs doutes, leurs regrets, sans jamais tomber dans le pathos. Au contraire, on sourit parfois, devant la lucidité décalée de certains, le second degré mélancolique des autres.

Willy Vlautin s’inscrit dans l’héritage de Raymond Carver tout en restant plus léger. Plein Nord, qui se lit d’une seule traite, sera prochainement porté à l’écran par Courtney Hunt. Motel Life, son premier livre, sera lui aussi adapté au cinéma par Guillermo Arriaga (21 grammes). Assurément, une nouvelle voix à suivre.

Références
Willy Vlautin, Plein Nord, éditions Albin Michel, novembre 2010, 240 pages, 20€
Par le hublot : chronic’arttelerama