DEBOIRE DE MEMOIRE

J’ai toujours compris l’incapacité physique de certains à entrer dans les anciens camps de concentration – il y a là une telle mémoire des murs, un tel effroi dans ces lieux où l’on ressent encore les vestiges de la mort et de la souffrance qu’on ne peut qu’être confronté à un raz-de-marée d’émotions qui puisent leur essence dans le pire de l’horreur. Il y a, avec la Shoah, une limite organique à ce que l’esprit peut imaginer : penser l’impensable, c’est être mazarine pingeot pour mémoireconfronté à l’insignifiance de mots qui tentent de capter une vérité trop inaccessible pour être appréhendée : « tu t’es demandé si le langage lui-même avait démissionné face à l’ampleur du crime ».

Dans Pour mémoire, Mazarine Pingeot donne vie à un jeune homme obsédé par les images de Nuit et Brouillard visionnées pendant son enfance. Décidé à approcher les conditions de vie de millions de victimes sans nom, il décide d’arrêter de se nourrir afin d’approcher la nature même de l’homme : celle qui ne se révèle que dans le pire, seulement dans la survie, car c’est ainsi qu’on accède à l’être, à la condition humaine, au risque de perdre le fil de son existence propre : « tu aurais été incapable de la situer, cette réalité, alors ce fut la tienne qui d’un coup défaillit. »

L’adolescent transforme alors les drames de l’Histoire en trame d’une névrose psychique dont il n’arrive plus à sortir : plus il est affamé, plus il accède à la structure même des idées, au squelette de ses pensées, débarrassées du superflu, des émotions, de la culture. «  Peut-on se permettre d'avoir des sentiments quand on meurt de faim... ? » L’adolescent finit par être confronté à ses paradoxes : continuer son entreprise de réduction de la vie au simple fait de survivre, ou poursuivre l’expérience par le témoignage, qui nécessiterait de remonter à la surface pour éviter le naufrage ?

Mazarine Pingeot s’interroge en effet sur l’essence même du devoir de mémoire : l’acte de témoigner. Fait-il partie intégrante de l’expérience, vient-il s’y juxtaposer ? Comment se construit-il, lorsque les limites du langage sont dépassées ?

Pour mémoire est un récit très court qui ne laisse pas indifférent, en cela que l’auteur pose des questions fondamentales et confronte son lecteur à l’idée même d’humanité. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire pour transformer le traumatisme collectif en leçon de vie. On aurait cependant aimé qu’elle complète son récit d’une préface qui nous explique son projet littéraire, qu’elle nous parle du processus d’écriture qui l’a mené à traiter de la Shoah (et pas d’un autre génocide, et pas d’un autre drame historique), mais Pour mémoire s’inscrit avec intelligence dans la littérature post-témoignage, celle qui se sert de la fiction comme matériel philosophique et existentiel et traite de l’Homme en ayant le soin d’en respecter tous les paradoxes.

Références