AU COURS DE LA VILLE

Ruptures de canalisation, déplacement du président, cortège funèbre suite à la mort d’un grand rappeur, manifestation anticapitaliste… Le parcours choisi par Don DeLillo pour faire traverser New-York à son personnage est semé d’embûches. La ville n’est pas qu’un accessoire : elle est un véritable personnage avec ses paradoxes, son système de pensée propre et ses débordements. Le phénomène urbain est nécessairement postmoderne, une version méta en perpétuelle évolution dont l’identité repose avant tout sur sa virtualité. L’heure est au cyber-capitalisme : les banques sont légions et les gratte-ciels se couvrent d’écrans où l’on peut lire l’actualité financière. « C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’était là l’élan de la biosphère ».

don delillo cosmopolisC’est dans cette atmosphère qu’évolue Eric Packer, golden boy passionné par les devises. Atmosphère qu’il contribue activement à renforcer dans son univers propre : sa strech-limo, dans laquelle la majeure partie des « scènes » du livre se déroule, est couverte d’écrans tactiles où défile l’actualité des cours. L’instant présent est une « donnée » qui lui est inconnue : il évolue constamment dans un futur en construction. Eric Packer prône l’absolutisme du Moi, l’excentricité égotique : quand sa maîtresse lui propose d’acheter un Rothko, lui ne peut se décider que pour la chapelle qui en contient plusieurs. Quand on roule en Renault 5 et qu’on vit dans un studio, lui s’achète une limo longue de 8 mètres et un appartement aux dizaines de pièces où toute proportion est forcément immense.

Rien ne lui résiste bien longtemps : l’argent, le sexe et les autres sont un dû. Sa dernière cible ? Le yen, sur lequel il mise tous ses pions. Mais rapidement, le jeu lui échappe : les fluctuations du cours de la devise l’entraînent à sa perte, le monde des finances s’écroule en même temps que lui. Mais Packer se laisse porter par cette vague, comme s’il pouvait enfin « se lancer dans la grande affaire de vivre ». Subissant des menaces de mort, il part à la rencontre de son assassin, dont les mémoires parcourent le récit : « votre vie éveillée toute entière est une contradiction en soi. C’est pourquoi vous échafaudez votre propre chute ». Leur confrontation finale se transforme rapidement en confession vitale marquée par les signes du destin.

Cosmopolis est un roman visionnaire, qui évoque la crise économique et les mouvements de contestation anti-capitalistiques avant l’heure. Visionnaire et de visions, puisque Don DeLillo ne cesse d’exprimer des perceptions et des conceptions qui théorisent son roman « quelle est la faille de la rationalité humaine ? … Elle fait semblant de ne pas voir l’horreur et la mort au bout des schémas qu’elle construit ».


Bande-annonce de Cosmopolis

Si le livre était visionnaire, le film qui en est tiré est contemporain, comme l’a exprimé son réalisateur. Centré sur Eric Packer, il évacue le rôle de la ville-personnage, mais donne à la confrontation finale entre le golden boy et son assassin un niveau de lecture tout à fait passionnant. Fait marquant, tous les dialogues du livre sont respectés à la lettre dans le film : toute l’essence de Cosmopolis y est.

Cosmopolis est un livre complexe et captivant. Il exprime une constellation de réflexions (sur le capitalisme, le postmodernisme, l’individualité à l’ère numérique, etc.) qui continue à briller bien après avoir tourné la dernière page du livre.

Références :
  • Don DeLillo, Cosmopolis, Actes Sud, mai 2012, 224 pages, 18.20€
  • Existe aussi en poche Babel n°674 (NE), mai 2012, 224 pages, 6.50€.
Par le hublot :