La naissance de l’art

Le roman s’ouvre sur une scène de polar : Gaspard Winckler, peintre faussaire, assassine Anatole Madera, le commanditaire de son œuvre maîtresse, « le Condottière ». Ce geste inaugural, sans raison apparente, devient prétexte à une enquête existentielle de Gaspard Winckler sur lui-même et sur son art. C’est aussi le geste inaugural du romancier Georges Perec qui hante les lignes de cette première œuvre et pose la question de l’imitation des grands maîtres.

georges perec le condottiereA travers le parcours initiatique de Gaspard Winckler depuis son apprentissage, se dessine l’itinéraire d’un faussaire, génie dans l’art de l’imitation, mais sans originalité, qui décide d’accéder lui aussi au statut d’artiste. Las d’être un « parfait répétiteur », Gaspard avoue avoir « besoin de gestes qui n'appartiennent qu'à (lui), (avoir) besoin d'une vie qui ne soit que la (sienne) ». L’idée fait son chemin : « J'ai eu cette idée (...) faire moi-même, en partant du Condottière, un autre Condottière différent, au même niveau ».

Mais comment faire une œuvre à part entière à l’ombre des chefs d’œuvres du passé ? Pour créer du nouveau dans l’imitation des maîtres, il faut davantage que la technique de faussaire accumulée en douze ans d’expérience, la peinture soigneusement choisie, le geste assuré et la connaissance parfaite des peintres de la Renaissance. Il faut davantage que percer à jour les secrets de fabrication d’une œuvre pour en reproduire l’élan originel. Au fil des pages, Georges Perec inaugure le thème du faux, de la récupération et du réagencement qui nourrira toute son œuvre.

Au terme de sa recherche, le constat tombe comme un soufflet pour Gaspard : « Le Condottière n’existe pas. Mais un homme appelé Antonello de Messine ». Pour faire une grande œuvre, il faut retrouver une âme authentique et faire tomber le masque du faussaire : « J'avais voulu m'effacer, me faire disparaître... J'avais voulu être tout le monde pour finalement n'être personne, j'avais voulu me protéger derrière ces innombrables masques, et devenir inaccessible, et devenir inexpugnable... Et alors ? J'étais allé trop loin... C'eût été trop beau de réussir, il fallait bien qu'il reste des domaines où ça ne marchait pas... ».

Avant de réaliser enfin son « Condottière », il faudra que Gaspard se libère de lui-même et de ses masques. Tuer Anatole Madera, la vision matérialiste de l’art, n’est que la première étape dans le processus difficile de la création artistique. Perec anticipe sur la suite du parcours : « Ce que tu atteindras se trouvera ailleurs, après des années et des années de recherche et de création, tâtonnant, t’essoufflant, repartant, pour la dixième fois, pour la centième fois, à la recherche de ta propre vérité ». Le beau témoignage d’un créateur à l’aube de son art.

Références

Georges Perec, Le Condottière, Editions du Seuil, Collection « La librairie du XXIe siècle, mars 2012, 224 pages, 17 euros.

Par le hublot