José Saramago – La lucidité

BLANC C’EST BLANC

Saramago-Jose-La-luciditeEn février dernier, une loi a été adoptée par le Parlement français pour comptabiliser les votes blancs lors des élections, hors présidentielles. Si ces derniers ne font toujours pas partie des suffrages exprimés, ils auront tout de même le mérite d’être mieux connus et différenciés des bulletins nuls. Près de 500 000 personnes ont ainsi voté blanc lors des européennes. Récemment, Bruno Gaccio, fondateur du parti « Nouvelle Donne », confiait à Libération : « si 10 ou 15% d’électeurs votent blanc, le problème va commencer à se voir et les politiques seront forcés d’en tenir compte ». Et si ce pourcentage s’élevait à plus de 80 % dans une capitale, que se passerait-il ?

C’est le point de départ de La lucidité, roman de l’auteur portugais José Saramago, prix Nobel de Littérature. Lors d’une élection, la grande majorité des citoyens qui ont fait le déplacement ne vote ni pour le parti de droite, ni pour le parti du centre, ni pour le parti de gauche. Ils votent blanc. Alors, le narrateur emmène le lecteur dans les rouages du mécanisme de contre-attaque politicienne qui se met en place. L’objectif ? Réagir à ce qui est considéré comme un acte terroriste d’envergure atteignant « au plein cœur le fondement de la démocratie comme jamais aucun système totalitaire n’avait réussi à le faire jusqu’à présent ». Mobilisation des services secrets pour enquêter sur les raisons de l’hérésie collective, interrogatoires musclés, déclaration d’un état de siège, fuite du gouvernement dans une autre ville aussitôt nommée nouvelle capitale, érection de postes frontières dignes d’une guerre, organisation d’attentats… La fin justifie les moyens : tout est bon pour tenter de ne pas diffuser le virus du vote blanc dans le reste du pays et contenir cette « tératologie politico-sociale » au sein de la capitale portugaise, quoique, comme s’amuse à le dire l’auteur, Lisbonne ne soit jamais citée explicitement puisqu’ « il s’agit d’un simple exemple illustratif, rien de plus », dénué « de tout fondement objectif ».

José Saramago déploie son récit, distillant l’action au fil de chapitres riches en dialogues, imbriqués les uns dans les autres sans guillemets, comme il aime à le faire. Les lieux sont souvent pour lui des points d’observation privilégiés (bureau de vote, salle de réunion du conseil des ministres, planque du commissaire en charge de l’enquête, parc de la ville, etc.) et les objets le support de périphrases et digressions fameuses, emblématiques de son style, comme lorsqu’il décrit un détecteur de mensonges en n’épargnant à son lecteur aucun détail. La lucidité se construit comme la suite indépendante de L’aveuglement, roman dans lequel tous les habitants d’une ville sont soudainement atteints d’une « cécité blanche ». Le lecteur renoue avec le personnage de la femme d’un ophtalmologue, seul être à avoir été épargné quelques années auparavant par ce fléau, et considéré dès lors par les autorités comme la responsable de cette nouvelle épidémie de cécité d’un tout autre genre… Car pour le gouvernement en place, il faudrait user du vote blanc avec parcimonie, au risque de sombrer dans l’anarchisme. Dans le livre, les « blanchards » apparaissent pourtant comme des révolutionnaires lucides mettant à mal le système démocratique sclérosé par ses processus électoraux. José Saramago confiant d’ailleurs au Monde en 2010 : « nous vivons à une époque où l’on peut tout discuter mais, étrangement, il y a un sujet qui ne se discute pas, c’est la démocratie(…) C’est comme la Sainte Vierge, on n’ose pas y toucher. On a le sentiment que c’est une donnée acquise. Or, il faudrait organiser un débat de fond à l’échelle internationale sur ce sujet et là, certainement, nous en arriverions à la conclusion que nous ne vivons pas dans une démocratie, qu’elle n’est qu’une façade. » Dix ans après sa publication au Portugal, La lucidité reste plus que jamais dans l’ère du temps.

Références

José Saramago, La lucidité, éditions Points, P1807, novembre 2007, 369 pages, 7.60€

Par le hublot

* « Un grand coup de blanc », la chronique de Télérama

* « Nous ne vivons pas en démocratie », interview de José Saramago dans Le Monde

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