Karla Suárez – Tropique des silences

Todos somos Americanos

suarez-tropique-des-silencesCuba. Che Guevara, les Castro, l’embargo, le débarquement de la Baie des Cochons… Les cours d’histoire délivrés à l’époque – de plus en plus lointaine – de notre adolescence nous ont donné à voir les symboles essentiels de l’Histoire de l’île.

L’imaginaire collectif, lui, est imprégné de bouteilles de rhum et de ces Cadillac, Buick, Chevrolet et autres Dodge qui circulent encore à la Havane, offrant aux touristes un musée automobile à ciel ouvert.

Et puisque Barack Obama et Raul Castro ont annoncé récemment et conjointement qu’ils allaient mettre fin à l’un des vestiges de la guerre froide, en rétablissant leurs relations diplomatiques rompues depuis plus de cinquante ans (M. Obama marquant ainsi l’Histoire des formules avec son spectaculaire « Todos somos Americanos »), il était grand temps d’aller explorer La Havane et d’enfoncer les portes ouvertes de ce bon vieil imaginaire collectif.

L’occasion nous en est donnée avec Tropique des silences, de Karla Suarez. Ce court roman emmène son lecteur chez les Cubains, des années 60 à 90, via une fresque familiale narrée par une jeune fille. Le récit n’aborde jamais frontalement les désillusions de la Havane, mais montre leurs impacts sur les personnages. « Chacun était comme un petit récepteur du sort général, une onde en sens inverse partant d’un endroit, s’approchant, diminuant de rayon jusqu’à devenir un point, jusqu’à l’asphyxie ». Le père, militaire déshonoré dans l’intervention en Angola au milieu des années 70 qui cherche à se réinventer une vie ; la mère, argentine, qui pourra dépenser, grâce à son statut d’étrangère, ses dollars lors de la « période spéciale » ; la grand-mère, qui doit vivre avec l’absence de son fils préféré, parti s’installer à Miami pour fuir l’île, comme de nombreux balseros après lui… La jeune cubaine, qui amorce son passage à l’âge adulte, vit au milieu des petits arrangements avec la réalité, des mensonges et des frustrations des membres de sa famille et de ses amis. « Les gens ont si peur de la solitude qu’ils inventent des contrats, des organisations et des filiations de toutes sortes pour ne pas être responsable de leur propre sort » analyse-t-elle. Fine observatrice, elle préfère garder le silence comme un trésor sacré plutôt que de le perdre au profit de conversations, de plans ou de stratagèmes de fuite dans lesquels elle ne se reconnaît pas. « Chacun décide de ses actes selon son tempérament […] Si on a une âme de pute, on vend son corps. Si on aime boire, on devient alcoolique. Et si toutes les conditions ne sont pas réunies, on les invente, on les arrange. On créé un discours de justifications logiques où les autres sont impliqués ».Et de conclure : « De toute façon, on fait ce que notre nature exige, mais il est difficile de porter seul la responsabilité de notre propre vie ».

Le silence, forme ultime de résistance à la marche du monde ? Plutôt une quête de soi, alors qu’en dehors, règnent des « harmonies dissonantes, chargées de gammes qui montent et descendent », des « triades achromatiques » et des « accords étouffés ». Karla Suárez a l’art de la formule. On peut lire ses courts chapitres du début à la fin, ou de la fin au début, dans n’importe quel sens, au choix. Son écriture est fluide, maîtrisée et directe. Une fois la dernière page tournée, il ne reste plus qu’à écouter Silvio Rodríguez, histoire de rester dans le bain pour préparer le prochain voyage à Cuba : La Havane, année zéro, le nouveau roman de Karla Suárez.

Références

  • Karla Suárez, Tropique des silences, éditions Métailié, collection « Suites », 219 pages, avril 2012, 9,50€
  • Traduit de l’espagnol (cubain) par François Gaudry

Par le hublot

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