Piste #6 : la veste

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La veste est le vêtement le plus inutile qui soit. Elle est ce futile intermédiaire que la mode immisce entre le manteau ou le blouson, qui servent à tenir chaud, et la chemise ou le tee-shirt, qui servent juste à couvrir son corps pour un peu de pudeur. Echappant aux deux utilités  classiques du vêtement – la feuille de vigne et le radiateur – elle est purement décorative, et ne brasse que du vent. C’est pourquoi on peut en faire ce qui nous plaît. Avec la veste, on est toujours au mois de mai. On peut en changer aussi rapidement que l’on change d’avis, mentir par ce jeu de tissus aussi bien qu’on respire, bondir soudain de la parka de randonneur à la vareuse de plagiste pour se retrouver, sans même avoir recours à la chirurgie, projeté dans la peau d’un autre homme.

« J’ai retourné ma veste, disait Gainsbourg au Monde en 1971, le jour où je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ». Et Jacques Dutronc de clamer une prose du même style, dans sa chanson L’Opportuniste : « Il y en a qui contestent – Qui revendiquent et qui protestent – Moi je ne fais qu’un seul geste – Je retourne ma veste ». Qui n’a jamais rêvé de passer sa vie à retourner sa veste ? Plutôt que de se la prendre, et d’assumer un rude constat d’échec, autant tirer parti de son aspect réversible pour fuir son pauvre soi-même et se fondre sous l’armure d’un personnage étranger. Pieuvre ou caméléon, la veste qui se change et se tourne est ce qui me permet de devenir quelqu’un d’autre. Osons donc compléter les splendeurs tronquées de Rimbaud : c’est par la veste, toujours par la veste, que Je est un autre.

 

La civilisation du blaser

 

Rien n’est plus faux, à l’heure actuelle, que le couple de citations suivantes : « la barbe ne fait pas le philosophe », et « l’habit ne fait pas le moine ». La première a été jetée par la plume de Plutarque dans ses Vies des hommes illustres, et la seconde, anonyme, n’est qu’un proverbe qu’on traîne d’oreille en bouche. Mais l’historien romain et la sagesse populaire se sont bien trompés. Bien sûr que si, dirait l’œil averti qui s’ouvre sur le XXIème siècle, et la veste fait le sérieux. Au grand dam de Pascal qui critique nos jugements fondés sur les apparences, et au grand salut du théâtre qui mise toute sa force sur cet adage, le vêtement est la première chose qu’on voit d’un individu et grâce auquel on le pense et le range – surtout si, comme la veste, il s’enfile par-dessus les autres vêtements et s’expose au premier coup d’œil. Le grand Blaise, dans ses Pensées, dénonce ainsi une société fondée sur le matérialisme du paraître : un bel habit nous impressionne et signale un grand homme, un magistrat s’incarne dans son rôle et son statut par le costume rituel de sa robe rouge parée d’une hermine. Tout cela n’est que pure vanité, affirme Pascal, et les forces trompeuses de l’apparat nous enfouissent dans le règne de l’illusion. Il décrivit, par ces mots, l’exact fonctionnement de notre basse-cour actuelle. Tout comme le col bleu était du temps de l’industrie l’apanage de la classe ouvrière qui s’adonnait au travail manuel, alors que le col blanc représentait la parure des cadres que ne souillait point la saleté du labeur, la fonction sociale et l’idéologie de tout homme sont aujourd’hui contenus dans les plis de sa toilette. Se rendrait-on à un rendez-vous client sans un trois-pièce cravate ? Aurait-on le cran, à l’exception notable du Casual Friday, de venir au bureau sans boutons de manchette ? Dans notre comédie humaine, on reconnaît le business man à son complet veston et le dévoué catholique à son âtre soutane, on pince le peintre du dimanche à sa salopette verte et chaque profession de foi à son costume de foire. Telle est notre loi nouvelle, Descartes aux oubliettes : je me déguise, donc je suis.

 

Cette vie est un théâtre – voilà l’une des plus profondes vérités d’Hamlet. Mais dans cette cacophonie des styles, quelle est donc la place de la veste ? La veste, tout d’abord, a une place bien singulière parmi le royaume des vêtements. Du vêtement en effet, elle est tout à la fois la métonymie et la dissimulation. L’étymologie en fait l’archétype de tout habillement : le mot latin dont elle dérive, vestis, désigne le costume en général, et au sens restreint l’étiquette, le pli, la qualité, la fonction. La veste grafica renvoie en italien à un format de mise en page, et on parle en cette langue de « veste » pour se référer à un rôle qu’endosse un personnage, par exemple in veste di avocado. Symbole du vêtement d’après la sagesse du langage, elle incarne aussi, au niveau physique, la chape qui lui fait de l’ombre. Se portant au-delà des couches de pulls et de chemises, masquant ces derniers au profit d’une enveloppe uniforme et légère, elle est l’ombre de nos habits ; plus encore, elle en est la cape. Elle aussi, à son tour et dans son âme protéiforme, se décline en un interminable jeu de représentations. Sous sa forme la plus répandue, le blazer qui surgit au XIXème siècle dans les uniformes de marine et les costumes arborés par les membres du club d’aviron de Cambridge, elle dissimule la sourde fantaisie des corps pour les tirer aux quatre épingles du sérieux. La veste est œuvre de sociologue. La voilà qui dépeint le portrait de l’homme ordinaire d’une époque, le pivot textile d’une civilisation : cette silhouette pressée de l’homme au travail, jeune cadre dynamique du secteur tertiaire égrenant les afterworks à champagne et les parties VIP sous son blaser anthracite. Ecce homo, crient en chœur toutes ses mailles sévères : l’individu emblématique de ce début de siècle sera notre trentenaire blasé, travaillant tout le jour et s’extasiant la nuit, qui associe le formalisme du blazer au négligé du jean pour parfaire sa branchitude. Au-delà de ce chic singulier, chaque type de veste souffle un rôle. Costume fait coutume. N’ayons pas de préjugés : jugeons veste. La carmagnole à l’âge révolutionnaire faisait le sans-culotte. La veste mao avec ses poches indigo et son col officier faisait l’adorateur du diable au petit livre rouge. La hacking jacket fait le sportif et le queue-de-pie fait le pianiste. La vareuse réversible avec son côté mer et son côté terre fait le marin (ou plus généralement le breton). La saharienne fait le fashion-addict sillonnant le marais sous ses faux-airs d’Yves Saint-Laurent. La redingote qui autrefois signait le cavalier fait le goth des années 1980. La veste en cuir noir fait le rocker doublé d’un cœur de rebelle, surtout si elle est estampillée, comme celle du groupe de motards mené par Marlon Brando dans L’Equipée sauvage, d’une tête de mort ornée des mots « Black Rebel Motorcycle Club ».

Marlon-Brando-BRMChttp://tietiecinema.over-blog.com

La veste en velours côtelé marron fait soit le hipster écolo berlinois soit le professeur de philosophie. La parka vert militaire fait le vétéran contestataire de la guerre du Vietnam, le belliqueux skinhead ou bien le pseudo-hippie. Il est ainsi des vestes à plusieurs casquettes.

 

Un peu de chirurgie

baudelaire-le-peintre-de-la-vie-moderneCe morceau de tissu serait-il donc l’incarnation du conformisme social ? Ses longues manches et ses poches ne portent-elles qu’un tissu de clichés ? Oui et non. Les codes attachés à chaque type de veste participent sans doute de la grande farce du décorum, mais la veste en général, pour sa part, s’élève au-delà. Inutile, sans autre fonction que de se ficher ou s’affranchir, elle est la frontière qui sépare le règne humain du règne animal. Les autres habits ont pour rôle de blottir ou de couvrir, certes ! Mais la veste quant à elle ne fait que sourire. Vêtement pur dont tout l’art se résume à vêtir, non se sentir mieux mais pour la beauté du geste, elle marque l’humanisation de notre pauvre nature. A travers elle, gratuite parure, l’homme surplombe sa condition de petite bête rampante tirée par les ficelles de l’intérêt. Son corps n’est plus corps, il devient sculpture, peinture, œuvre d’art. C’est bien pourquoi Baudelaire voyait les linges et accessoires les plus superflus comme l’insigne suprême de la vertu humaine. « Je suis ainsi conduit, écrivait-il dans son “Eloge du maquillage” (Le Peintre de la vie moderne) à regarder la parure comme un des signes de la noblesse primitive de l’âme humaine. Les races que notre civilisation, confuse et pervertie, traite volontiers de sauvages, avec un orgueil et une fatuité tout à fait risibles, comprennent, aussi bien que l’enfant, la haute spiritualité de la toilette. Le sauvage et le baby témoignent par leur aspiration naïve vers le brillant, vers les plumages bariolés, les étouffes chatoyantes, vers la majesté superlative des formes artificielles, de leur dégoût pour le réel, et prouvent ainsi, à leur insu, l’immatérialité de leur âme. Malheur à celui qui, comme Louis XV […], pousse la dépravation jusqu’à ne plus goûter que la simple nature ! ». Eclectique et factice, soumise aux humeurs des siècles comme au goût qui titube, la veste est le sceau qui atteste que l’homme est âme. Avec elle et ses avatars, on se rappelle que la matière est esprit. Et le poète de poursuivre : « La mode doit donc être considérée comme un symptôme de l’idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d’immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature ». Il y aurait alors, au cœur de ces vaines étoffes, la couture de la pensée.

 

Qu’est-ce donc qu’une veste, dans le grand ballet de nos costumes modernes ? Un accessoire, cela va sans dire, mais un accessoire essentiel. Epitaphe du sérieux ou de la détente candide, marque de fabrique d’une éducation, d’un look, d’un rêve ou d’une CSP, elle est avant tout la signature fibrée de notre espèce. Ses ailes battent à l’épiderme mais ses racines plongent dans nos entrailles. Car on ne choisit pas son corps, il est vrai (en voilà un qui nous colle à la peau jusqu’à la dépouille ultime) mais on choisit sa veste, parmi l’éventail – ô combien pluriel et vaste – qu’étalent sous nos yeux étonnés des galaxies de boutiques éphémères. « Le style est l’homme même », disait le célèbre Buffon, et de ce style la veste n’est autre que l’aiguille. Sous l’artifice de sa coupe cintrée et de son port hautain, elle est l’expression sensible de notre personnalité, l’opération chirurgicale qui consiste à greffer un esprit dans la chair. Muni de son fil et de son épingle, le médecin de la mode brode sur les pores de notre peau un sixième sens, une troisième jambe, une seconde tête : la membrane de l’âme qui vacille sur celles de la matière. Croisée ou laineuse, queue-de-morue ou fourrée, elle ajoute à notre tenue d’Adam la sublime écorce du mensonge, la mutabilité du lézard qui toujours peut se défaire de lui-même, cette peau neuve dont la culture nous libère de la nature. La veste est un vêtement qui est fait pour être retiré. On la fait tomber parfois, et cessant soudain de se mettre sur son trente-et-un on se retrouve face à la nudité de son vieux « moi » qui s’ennuie. Mais le reste du temps, il faut bien reconnaître que l’être se réduit en paraître, en une multitude de paraîtres et qu’il est bien plus beau ainsi. – Je pense, dirait le philosophe, donc je me vêtis.

 

Références

  • Charles Baudelaire, « Eloge du maquillage », in Le Peintre de la vie moderne, Fayard/Mille Et Une Nuits, Paris, 2010
  • Georges-Louis Leclerc Buffon, Discours sur le style, Climats, Paris, 1992
  • Blaise Pascal, Pensées, Garnier Flammarion, Paris, 1993
  • Plutarque, Vies des hommes illustres, Nabu Press, Paris, 2012

Source image d’illustration : Illustration provenant de Clic images 2.0 – Canopé académie de Dijon
http://www.cndp.fr/crdp-dijon/clic-images/

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