Siri Hustvedt – Tout ce que j’aimais

siri-hustvedt-tout-ce-que-jaimaisAvec Tout ce que j’aimais, Siri Hustvedt nous transporte dans le New-York des années 1970 au sein duquel bouillonnent création artistique et explorations intellectuelles. Au centre du récit, deux couples aux liens étroits qui évoluent ensemble au rythme de leurs progressions individuelles : le succès croissant de Bill, plasticien, les recherches en psychologie de Violet, son alter-égo, les écrits sur l’histoire de l’art de Léo, le narrateur, et les cours de littérature d’Erika, son épouse. Mais surtout au rythme des terribles coups du sort qui s’abattent sur ces deux familles devenues une.

AUTOPORTRAIT COLLECTIF

Tout commence par un tableau. Léo observe minutieusement les détails de la toile qu’il a acquise. Une œuvre signée Bill, une œuvre qui représente Violet, une œuvre qui, étrangement, s’intitule Autoportrait. Le ton du livre est donné : tout n’est qu’histoire de « mélanges », « d’interaction humaine ». Loin de dresser un inventaire –comme le titre du roman pourrait le suggérer- des personnes et instants qu’il a chéris, Léo nous offre, avec le recul de l’âge, un autoportrait collectif d’individus liés par « une géométrie cruelle ».« Plus ma vie se prolonge, plus je suis convaincu que lorsque je dis ‘je’, en réalité je dis ‘nous’.». Un « nous » initialement choisi –l’entité des deux couples amis-, et parfois subi avec un +1 lourd à porter, Marc le fils mythomane et délinquant de Bill, et un -1 omniprésent, Matthew l’enfant tragiquement disparu de Léo et Erika.

Au-delà des péripéties de ces existences imbriquées, le lecteur est happé par leur cadre même. Entre ateliers et galeries, Siri Hustvedt incite à s’interroger sur l’art en tant qu’instrument de pensée, sur l’absurdité de sa marchandisation et « le glissement vers la troisième personne qui (fait d’un nom) un bien négociable », sur sa définition contemporaine devenue floue et controversée, sur sa capacité intrinsèque à défier la temporalité. « Quelqu’un peint un tableau dans le temps, mais une fois qu’il est peint, le tableau reste au présent ».

La réflexion sur le temps dépasse la dimension artistique et s’étend à cette étrange fonctionnalité du cerveau humain qu’est la mémoire. Léo la cultive grâce à une collection « d’objets (qui) deviennent des muses » et qu’il accumule dans un tiroir, comme des trésors témoins de son histoire. Photographies de sa famille déportée dans un camp de concentration, couteau suisse gravé des initiales de son fils disparu, coupure de presse exhibant Bill et Violet, restes d’un emballage de beignets brûlé par Marc… Ces reliques deviennent familières au lecteur ; elles apparaissent comme un fil conducteur ; ce sont les cailloux semés par Hansel et Gretel, par ailleurs sujets d’une série d’œuvres de Bill.

Autre contexte, diffus mais bien présent : la folie humaine. Entre les gentilles névroses de chaque personnage, la schizophrénie de Dan, frère de l’artiste, les essais de Violet sur l’hystérie féminine au XIXe siècle, le lecteur flirte avec l’insupportable constat qu’il lui faut trouver sa place dans un monde d’aliénés.

Un cadre très riche donc, qui a son importance autant que l’action elle-même, tout comme la construction du récit, en parfaite cohérence avec son contenu et qui donne l’impression que la boucle est bouclée. Un vrai morceau de littérature, sensible, ambigu et réfléchi, destiné à nous accompagner encore bien après la lecture.

Références

* Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais, Actes Sud, janvier 2003, 455 pages, 23€

* Aussi disponible en Babel, n°686, mai 2005 464 pages, 9,70€

2 thoughts on “Siri Hustvedt – Tout ce que j’aimais”

  1. Rémy D. WIEDEMANN says:

    Un peu trop peu: 40 ans plus tôt est juste. 60 ans est un bon délai pour la nostalgie. C’est aussi ce que pensais Tolstoï.
    C’est ce New-York que nous avons tous l’impression de connaître et balayé par l’invisible vague de l’affairisme des années 80. Mais la névrose n’est peut-être pas ce que nous y aimions le mieux.
    Pour ma part, j’ai engagé un pari littéraire qui peut-être colle à la gratuité provocatrice de ce temps-là.

  2. lewerentz says:

    Joli billet ! J’avais beaucoup aimé ce livre – comme d’autres d’Hustvedt, d’ailleurs. Je suis en train de lire son « les mystères du rectangle » qui rassemble des essais sur la peinture et ai très intéressant.

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